La confiscation de la technologie

Bien avant de passer mon permis de conduire je n’hésitais pas à ouvrir le capot d’une voiture et à me risquer à mettre les mains dans le cambouis, comme on dit. Régler le delco, nettoyer les gicleurs du carbu, démonter le démarreur coincé ou retendre la commande d’embrayage. Des copains plus audacieux s’aventuraient jusqu’aux tiges de soupapes, envisageaient sereinement de déculasser ou carrément de déposer le moteur avec les moyens du bord.

Je n’avais pas fait d’études spéciales, et eux non plus. Nous avions observé nos aînés, lu les revues techniques, et le bon sens populaire voulait que tout se démonte, se répare. Trouver la pièce défaillante, lui donner une nouvelle jeunesse d’un coup de lime ou de dégrippant, ou en désespoir de cause aller à la casse lui trouver une petite sœur en meilleure forme.

Et c’était comme ça pour tout ! L’électroménager, la hi-fi, les jouets… Tout ce qui renfermait peu ou prou de la mécanique, des fils électriques, ne résistait pas à notre envie de savoir comment ça marche. Parfois nous n’attendions pas la panne pour intervenir, l’idée de perfectionner l’appareil suffisait.

Chaque démontage améliorait notre savoir-faire, enrichissait notre encyclopédie des entrailles des appareils. Combien de machines à laver, de grille-pain, de bicyclettes j’ai sauvé de la poubelle ! Peu d’outils étaient nécessaires, quelques clefs, deux tournevis et un marteau !

J’ai l’impression que ce besoin de savoir comment les choses étaient faites allait au delà de la simple curiosité, il était assorti d’une volonté de contrôler la technologie mise à notre disposition, de ne pas se laisser dépasser, et donc tromper, par des fabricants mal intentionnés…

J’ajoute que cette vigilance pouvait s’étendre à bien d’autres domaines, par exemple la médecine, l’alimentation, l’information, la politique, etc…

Cela me rappelle une histoire rapportée par des amis, qui, dans les années 80, avaient été invités par des canadiens. Un soir, pour le dîner, ils ont entrepris de confectionner une mayonnaise. Les canadiens, incrédules, stupéfaits, ont avoué qu’ils ne savaient pas qu’on pouvait faire ça soi-même, pour eux la mayonnaise sortait du tube, point final !

Aurions-nous baissé les bras ?

Que s’est-il passé ? Imperceptiblement aurions perdu le goût de comprendre, de maîtriser la technique au lieu de la subir ? Est-ce une machination des industriels, des scientifiques ?

Naïvement on pourrait penser qu’au début de l’ère industrielle on ait eu l’intention de fabriquer des objets robustes, faits pour durer et esthétiques, qualités indispensables pour affronter la concurrence. Et cela pour les raisons évoquées plus haut, à savoir qu’on ne pensait pas pouvoir gruger facilement une clientèle avertie, et aussi peut-être à cause d’une petite dose de morale chrétienne…

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet irrémédiable désintérêt pour la technique. Dès l’après-guerre toute une batterie de nouvelles machines a envahi les foyers, réfrigérateurs, télévisions, robots ménagers, aspirateurs, tondeuses… C’était un luxe, un investissement  réservé au début à une clientèle aisée. On économisait, on pesait le pour et le contre, mettant en concurrence tel ou tel modèle, on posait des questions, on lisait la notice avant de se décider. L’acquisition était un événement, on savait qu’on en avait pour son argent et pour un moment, on était fier !

Et à la première panne, passée la garantie, on n’hésitait pas à ouvrir la bête, il y avait toujours un beau-frère qui s’y connaissait un peu plus que nous ou un pote mécano pour les opérations délicates…

 L’œuf ou la poule ?

On dirait que s’est établie peu à peu une confiance aveugle… le progrès nous a apprivoisé en nous persuadant que chaque jour, grâce à lui, nos conditions de vie s’améliorent, nous vivons plus vieux, la technologie est à notre service.

Prenons l’arrivée du numérique dans le monde du disque, au milieu des années 80. Au début cela a provoqué une grande déception, car, sous prétexte de propreté et du pureté du son, sa fidélité n’était pas au rendez-vous, le digital altérait les timbres en les rendant métalliques. Les amateurs de musique classique ont violemment protesté et rejeté ce support, défendant bec et ongles le sacro-saint vinyle. C’était l’époque où la hi-fi était florissante, on allait tester des « chaines » dans des auditorium à l’insonorisation méticuleuse, assis dans des fauteuils moelleux… Le choix de chaque élément était crucial !

Et puis les compact-disques se sont perfectionnés, proposant des techniques d’échantillonnage toujours plus performantes et ont rapidement conquis le marché, disposant d’atouts pratiques indéniables.

Résultat des courses, aujourd’hui le mp3 fait loi, c’est le standard universel. Pourtant tous s’accordent à dire que c’est un piètre format, ultra compressé. Et les systèmes d’écoute se sont réduits à une peau de chagrin, casques, enceintes bluetooth, hauts-parleurs d’ordinateur. Aurions-nous soudain des oreilles en plastique ?

Les boucs émissaires

La faute à la publicité ? Je ne crois pas, elle s’adapte, c’est tout. La « réclame » s’évertuait à vanter les qualités techniques des produits, leur modernité, le gain de temps et l’économie d’efforts qu’ils allaient nous apporter. Et le vendeur ne rechignait pas à mouiller le maillot pour convaincre. Puis elle s’est contentée de suivre le mouvement, adoptant un jargon technique ronflant, que personne ne comprend plus. Et, libérée en partie de ces impératifs matériels, elle s’est nourrie de sciences humaines et joue maintenant sur un autre tableau, surfant sur les concepts de liberté, de « life style » et tout ce qui tourne autour du développement personnel : « se faire du bien, être soi… »

Alors vous me rétorquerez que c’est la faute à l’électronique, qui s’est introduite dans tous nos appareils domestiques et nos automobiles. Hum… je dirais que nous avons décroché bien avant son arrivée. Qui sait aujourd’hui comment fonctionne un réfrigérateur, un moteur à explosion, un relais électrique, une radio ? Des appareils que côtoyaient déjà nos grands parents !

Enfant j’ai joué à l’apprenti sorcier avec le coffret « Chimie 2000 ». Après quelques mélanges étonnants (et détonants ! ) j’ai réussi à fabriquer de la limonade. Un peu plus tard on trouvait « Électricité Expert », puis « Le Labo d’Électronique » qui permettaient rapidement de réaliser des branchements et des circuits imprimés basiques. A la fac j’ai appris le Fortran, un des premiers langages informatiques. Tout cela était très excitant et donnait envie de savoir. En tout cas de bonnes bases pour appréhender notre environnement technologique.

Dernier round

Mais c’était sans compter sur la stratégie toujours plus aiguisée de l’industrie !

Les zélateurs du progrès ont eu beau jeu d’élargir la gamme des produits, proposer des articles à moindre coût pour satisfaire toutes les bourses : démocratiser l’accès. Désormais la qualité serait réservée au haut de gamme. Sous-entendu, faudra pas vous étonner si votre grille-pain chinois vous lâche avant deux ans, ma p’tite dame !

Alors il y a eu les nouveaux matériaux : les plastiques, les alliages légers. Ça casse, ça fond, et c’est impossible à restaurer.

Puis les ruses anti-démontage : pièces rivetées, collées, vis spéciales, emboutissages divers.

Le prix des pièces de rechange, dissuasif ! Heureusement le marché de l’adaptable s’est développé, et surtout celui des pièces d’occasion, grâce au boom des sites de petites annonces.

Et la cerise sur le gâteau : l’obsolescence programmée ! Contestée par les fabricants, elle s’appliquerait par contre à tous les modèles, luxe ou entrée de gamme. L’arme ultime pour dissuader les excités du tournevis.

D’où un découragement certain chez les bricoleurs invétérés dont je fais partie ! Mais la résistance s’organise, des petites échoppes se multiplient dans nos villes, nous proposant de donner une seconde vie à nos sacro-saints smartphones… Des tutos fleurissent sur la toile pour nous inciter à jouer au médecin légiste. Les recettes de grand-mères réapparaissent sur des blogs spécialisés. Et c’est tant mieux !

 

En guise de conclusion

Je me contenterai de 3 mots :

Récup’, Répare, Recycle !


 

4 Comments

  1. Bonjour Emmanuel,
    Merci pour ces premiers articles.
    Je suis un peu pris par le temps et je n’est pas tout lu …
    Mais je sais déjà que je reviendra sur ton blog 🙂
    A+

    • Merci Patrick !
      Ça fait plaisir que tu aies jeté un œil !
      J’aurais par ailleurs quelques conseils à te demander sur la construction de mon site, je patauge un peu ! Mais quand tu auras le temps !
      Bises

  2. Salut Emmanuel,
    J’ai fait une rencontre en caisse à Brico Dépôt samedi soir avec un bricoleur invétéré de troisième âge (qui arrive tôt maintenant). On a eu le temps de discuter, puisque la consommation et l’afflux dans les magasins permettent au moins ça (le lien social ?) et il me disait qu’il était halluciné de voir le nombre d’aspirateurs jetés par les gens, alors qu’il y avait juste le filtre à changer! Et que lui récupérait le fil électrique des aspis pour se fabriquer des rallonges avec. Que souvent les gens jetaient même des pots de peinture neufs, preuve qu’on achète toujours trop. Mes enfants adorent quand on passe en voiture à côté des objets qui attendent le passage du ramassage des encombrants. On s’arrête à chaque fois que la circulation le permet et on fait le tri…

    • ça fait plaisir ! Il y a quelques années j’avais envisagé d’ouvrir une boutique/atelier qui se serait appelée « RRR » comme expliqué à la fin de mon article ! Redonner vie à un objet me réjouit toujours. Comme j’entre moi aussi dans le troisième âge, c’est une reconversion à ne pas exclure… bises

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